Elle se sentait d’une joie à marcher dans les feuilles mortes et à sauter dans les flaques. Dommage que le mois de mai ne puisse apporter ces plaisirs automnales. Il faudra se laisser emporter par les vents chauds du soir à la place des courts crépuscules d’octobre. Elle, qui a toujours répondu « compter les cailloux, faire flotter l’écorce des arbres dans le canal, souffler sur les nuages » quand on lui demandait ce qu’elle aime faire. Étrange pour une petite fille, peut-être même plus encore plus de la part d’une jeune femme. On ne peut décemment pas lui reprocher d’être fidèle à son enfance. Après tout, s'il y en a bien qui savent s'amuser ce sont les enfants, ils essayent même de nous l’apprendre parfois. Alors pourquoi la trouver si étrange cette femme qui détient encore toute sa science juvénile de l’amusement ? C’est elle qui a saisi, des deux mains, le sens des choses lourdes de la vie pour l’attacher aux ballons gonflés de flâneries. Les flâneries de tous, celles que la nature dans son élan léger nous lance au visage.
C’est au détour d’une déambulation de la sorte qu’elle, trottant en bottines, trébuche accrochée par une racine. Mais pas un habituel bras noueux qui s’échappe d’un arbre, non c’est une ance aux reflets de nacre se divisant et se redivisant et se redivisant… Tissant une toile s’enfonçant dans la terre. Cette unique tentacule de bois serpente seulement au pied de ce platane et semble disparaître dans les nervures de son tronc. Elle sent l’étreinte végétale se serrer sur sa cheville, pas comme un piège que l’on referme plutôt comme un lacet que l’on noue. Toujours au sol entre les pavés elle entend deux rires clairs, semblable à ceux qui illuminent les jours sombres.
Elle voit, sur les berges bordant la promenade, une frange rousse, un chignon gris, les deux spectatrices d’une course de feuilles prisent dans le courant du canal.
Elle le sait, l’été 1994.
08. 01. 2024 JOUR 02